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Les traders de Darwin

chronique du diamat n°2

Sur la sélection naturelle et la sélection sexuelle

L’écologie évolutive est une science qui s’honore de porter sur ses épaules l’héritage si bousculé de Charles Darwin, à l’heure où l’épigénétique renverse radicalement le paradigme néodarwinien en biologie. Et c’est au prix d’une adaptation toujours plus servile à l’idéologie dominante libérale qu’elle voudrait rester à flot, en commençant par son lexique. Celui-ci présente d’ailleurs à cet égard une certaine continuité avec celui très « malthusien » de Darwin, déjà critiqué à l’époque par ses contemporains Karl Marx et Friedrich Engels.

Ainsi parle t-on couramment aujourd’hui de "trade-off" pour pointer le « compromis » existant entre l’investissement d’un individu dans la biomasse (sa croissance et/ou sa longévité) et son investissement dans la reproduction, chacun représentant un coût énergétique alternatif. On explique alors comment est maximisé le rapport coût-bénéfice pour l’individu ou pour sa descendance, dans une concurrence intraspécifique permanente.

Sans remettre en cause évidemment le fond des arguments, qui constituent la base de la production de concepts scientifiques, il nous paraît utile de changer d’approche et, aussi paradoxal que cela paraissent, de chausser les lunettes marxistes, non pour « dogmatiser » l’écologie évolutive, mais au contraire pour la soustraire à l’emprise idéologique ultralibérale qui la sature aujourd’hui totalement.

Car contrairement au registre de la « main invisible » qui régule tout et stabilise, contrairement au « trade-off » qui mystérieusement « conclue » une affaire entre l’individu et son milieu dans un équilibre immuable, celui de la contradiction dialectique quant à lui, inscrit le phénomène dans une nécessité évolutive qui cadre beaucoup mieux avec l’évolution des espèces.

Pour le matérialisme dialectique la matière n’est pas animée de forces obscures ou métaphysiques mais de contradictions autodynamiques, qui la définissent, et au sein de laquelle la vie même ne déroge pas à la règle. C’est en résumé « la lutte ET l’unité des contraires », la « présence dans un phénomène d'aspects opposés s'excluant mutuellement mais qui, en même temps se supposent l'un l'autre et sont inséparables dans un phénomène donnée » comme le disait Karl Marx lui-même, qui, par un accroissement quantitatif débouchant sur un saut qualitatif (changement d’état, changement d’espèce pour un biologiste) explique la nature historique, évolutive, spiralaire et non cyclique de la matière. L’agitation des molécules d’eau qui s’accroit avec une montée de température sous l’effet de dynamiques répulsives et attractives antagonistes entre ces molécules, finit au-delà d’un seuil (saut qualitatif) par changer l’état de l’eau (vaporisation).

Le cœur de la théorie de Darwin est ce qu’on appelle la sélection naturelle, c'est-à-dire le filtre environnemental qui favorise les individus porteurs de variations avantageuses, autrement dit qui augmente statistiquement leur durée de vie donc le nombre de leurs descendants, ce qui finit par modifier les caractères héréditaires moyens d’une population, d’une espèce.

Or Darwin joint à cette sélection fondamentale, non dirigée, expliquant les formes adaptées d’une espèce à son milieu de vie, une seconde « loi » de la nature, celle de la sélection sexuelle. Pour Darwin et ses successeurs, la sélection sexuelle est une appendice de la sélection naturelle, opérant par concurrence entre mâles d'une même espèce pour être choisis des femelles. Il s'agit de développer selon les caractéristiques de ce choix (sélection par les femelles) des caractères sexuels secondaires bien marqués, parfois même à tel point qu’aucun aspect du milieu ne peut en expliquer les traits excessifs ou exubérants.

C’est entre ces deux tendances (évolution adaptative de l’espèce en lien avec les changements environnementaux et évolution du dimorphisme au sein de l’espèce entre mâles et femelles) que les écologistes théorisent un « trade-off », puisqu’une contradiction apparente s’y manifeste.

Figure 1: Une des contradictions dialectiques produites par la sélection naturelle

Il y a par exemple chez les Tetras des armoises (Centrocercus urophasianus) qui peuplent les régions ouest de l’Amérique du Nord, un phénotype sexuel et comportemental qui semble contredire les principes de la sélection naturelle. Les mâles effectuent leur parade nuptiale au tout début du printemps, en matinée donc quand les températures sont encore fraîches, par gonflement d’un goître proéminent et très sonore pour l’appel des femelles. Or s’il s’agit bien de caractères plus ou moins développés permettant aux femelles d’effectuer un choix de reproducteur, ce choix ne semble en rien lié à la nécessité de transmettre à la descendance des caractères plus adaptés, plus avantageux. En effet, les goîtres gonflés et sonores attirent certes les femelles mais aussi les prédateurs, et constituent donc plutôt un facteur de risque inutile, un handicap pour la survie normalement éliminé à terme par la sélection naturelle. De même que le froid des matinées où s’effectuent les parades suppose une dépense énergétique inutile, donc un handicap de même ordre à long terme.

Tout l’effort de l’écologie évolutive va consister à dissimuler ou nier cette contradiction entre la loi générale (la sélection naturelle) et une loi particulière qui en provient pourtant directement (la sélection sexuelle) alors même que le matérialisme dialectique considère cette unité/opposition comme première dans la matière : Un phénomène peut naître à partir d’un autre en le niant (saut qualitatif).

On avance souvent le cas de la « veuve noire » (Euplectes progne), oiseaux dont les mâles présentent une queue démesurée gênant passablement le vol. Il s’agit d’un processus dit d’auto-emballement dans lequel l’apparition d’une tendance chez les femelles à préférer des mâles aux plumes caudales plus longues va effectivement lancer un processus dirigé d’allongement de la queue au-delà d’une taille optimale pour le vol, avec un surcoût métabolique handicapant pour la survie. On pourrait également citer le cas plus connu du paon.

Figure 2: l'Euplectes progne ou veuve noire

On considère que la taille moyenne des plumes caudales des mâles Euplectes est un compromis entre le maximum d’attractivité vis-à-vis des femelles et un minimum d’handicap vis-à-vis du milieu une fois cette exigence d’attractivité posée. Mais s’arrêter à ce constat serait se complaire dans une satisfaction béate pour les équilibres apparents d’une Nature harmonieuse. Ce que dit la loi darwinienne de la sélection sexuelle est bien plus profond, car il suppose qu’une « loi naturelle » n’est pas absolue et qu’elle peut être niée par ses propres dérivées.

La théorie du handicap (Zahavi, 1975) rend sans doute mieux compte du fait qu’au-delà du « compromis » statistique, c’est précisément la nature même de handicap vis-à-vis du milieu qui rend un caractère sexuel secondaire mâle « exubérant » plus attractif pour la femelle, jugeant que survivre en supportant une telle gêne démontre un très bon état génétique global, état qui intéresserait tout particulièrement les futures mères. Ainsi la sélection sexuelle conserve un aspect d’unité avec la sélection naturelle (sélection du mâle de meilleur état génétique global) tout en s’y opposant fondamentalement (sélection d’un handicap défavorisant la survie dans le milieu).

Il existe d’ailleurs une solution antagoniste au conflit dialectique entre les deux modes de sélection, et qui montre que la vie a exploré toutes les modalités de l’évolution par variation – sélection sans finalisme idéaliste : c’est la monogamie.

Dans le langage des traders écologistes, il existe dans la dimorphisme sexuel des investissements antagonistes entre mâles et femelles : Ce sont les femelles qui fournissent l’essentiel du coût énergétique lié à la reproduction et aux soins portés aux descendants. Inversement proportionnel ; les mâles vont donc investir dans l’effort d’appariement, c'est-à-dire dans les coûts liés à l’entretien des caractères sexuels secondaires donc à la concurrence intraspécifique pour les femelles. A l’auto-emballement de l’élongation des plumes caudales chez le paon ou l’euplecte, où la sélection sexuelle a pris le dessus sur la sélection naturelle, celle-ci a trouvé chez les mouettes tridactiles monogames par exemple une autre solution (victoire sur la sélection sexuelle), au sens où leur dimorphisme sexuel est très peu marqué, et où l’investissement d’un couple mâle femelle dans le soin porté aux œufs est à peu près équilibré pour les deux sexes.

Figure 3: Un couple de mouettes tridactyles monogames

Un enjeu assez évident sort de cette analyse ambivalente des rapports entre sélection naturelle et sélection sexuelle : il est possible qu’une loi de la nature fondamentalement éliminatoire (la sélection naturelle) ne soit pas immuable (du moins à notre échelle) à la manière des grandes lois physiques, et qu’au contraire elle puisse muter en son contraire. On sait toute l’importance de qualifier l’émergence de l’homme soit dans le cadre d’une compétition interindividuelle exacerbée, et qui plaît à la pensée dominante actuelle, soit dans un retournement définitif de la loi éliminatoire, c'est-à-dire en distinguant qualitativement et dialectiquement l’homme du reste du vivant par cette victoire culturelle (et non sexuelle) sur la sélection naturelle… dont elle provient pourtant !